Anne Barrère : «La culture envahissante de l’évaluation contribue à démoraliser les enseignants»

barrereLa question de l’Ajéduc à Anne Barrère, professeure en sciences de l’éducation à l’université Paris-Descartes (Sorbonne Paris Cité)

Question. C’est en sociologue du travail, après avoir été enseignante, que vous étudiez le système éducatif. Et alors que la quasi totalité des politiques et des médias se demande comment remédier aux médiocres performances françaises, vous estimez, comme Diane Ravitch aux Etats-Unis, que « c’est la recherche de l’efficacité qui devient le problème ». Qu’avez-vous contre l’efficacité ?

Anne Barrère. Personne n’a rien, et en tout cas pas moi, contre l’efficacité proprement dite. En revanche, le problème est la manière dont elle est prise en charge actuellement par une culture de l’évaluation, à tous les niveaux du système. A presque tous les niveaux devrais-je dire, car si les enseignants ou les établissements scolaires sont volontiers jugés en défaut d’efficacité, peu d’évaluations font le lien entre les insuffisances du système français et son encadrement, l’état piteux de la formation des enseignants etc. Les prescripteurs d’efficacité s’exonèrent assez bien eux-mêmes des constats évaluatifs.

Le problème n’est pas, bien entendu, que l’on fasse des diagnostics ou des comparaisons internationales, mais la manière dont ces diagnostics servent, au niveau local, à créditer ou discréditer tel type d’acteurs ou d’actions… alors même que l’expertise en éducation est complexe et incertaine.

Parce que j’étudie le système éducatif au travers du travail et non des politiques scolaires en tant que telles, je constate que le problème est aussi le temps et l’énergie dépensés en des tâches d’évaluation : remontées d’informations, documents à remplir… – Ces tâches sont la plupart du temps bureaucratiques, éloignées du cœur de métier et leur résultat n’est parfois même pas pris aux sérieux par ceux qui les demandent, devenant ainsi totalement absurdes.

Il faut aussi comprendre que l’efficacité mesurée par les performances scolaires est compatible avec des systèmes scolaires très différents entre eux, et qui ne sont pas tous également désirables… La recherche de l’efficacité est alors un cache-misère de l’absence de projet éducatif.

Il est intéressant que cette culture de l’évaluation soit l’objet de critiques internationales, qui plus est venant du monde anglo-saxon, censé lui être plus favorable. Les risques du « teaching to the test » transformant les nations et leurs écoles en autant d’élèves d’une gigantesque classe mondiale sont désormais bien connus.

Mais surtout les constats d’une démoralisation et d’un découragement des professionnels de l’éducation sont aujourd’hui, dans des contextes différents, à bien des égards favorisés par les produits d’une culture envahissante de l’évaluation, pourtant l’objet d’un consensus unanime de la part des décideurs.

Propos recueillis par Luc Cédelle

Deux voix face à l’avenir du sup

L’une, Monique Canto-Sperber, a dirigé, de 2005 à 2012, la plus prestigieuse des grandes écoles françaises, fondée en 1794 : l’ENS de la rue d’Ulm. L’autre, Danielle Tartakowsky, a dirigé, de 2012 à 2016, l’université Paris VIII-Saint-Denis, héritière de la « fac de Vincennes » de l’après-68. L’une est philosophe, directrice de recherche au CNRS, et croit aux vertus de la concurrence. L’autre, spécialiste des mouvements sociaux, a un parcours de militante communiste. Monique Canto-Sperber vient de publier L’Oligarchie de l’excellence, les meilleurs études pour le plus grand nombre et Danielle Tartakoswki Construire l’université au XXIe siècle. Récits d’une présidence. Toutes deux ont le souci d’élever le niveau de savoir du plus grand nombre et tracent des pistes, divergentes mais pas toujours opposées, vers cet objectif.

Monique Canto-Sperber et Danielle Tartakoswky vont échanger, entre elles et avec les journalistes éducation, lors d’une rencontre le mardi 28 mars à 9h 30, dans les locaux du journal Le Monde

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Education aux médias. « Pourquoi je vais raconter ma vie de journaliste dans des collèges et des lycées », par Sandrine Chesnel

Du 20 au 25 mars, se déroule la traditionnelle Semaine de la presse à l’école, qui a pris un écho particulier depuis janvier 2015 et l’importance extrême désormais donnée à la question de l’information, de sa réception et de sa compréhension par les jeunes scolarisés. Cette édition 2017  est placée sous le signe de « l’éducation à la citoyenneté et de l’éveil à l’esprit critique »  et a pour thème « Doù vient l’info? ». L’info vient principalement des journalistes et beaucoup d’entre eux, à titre individuel ou encouragés par leurs médias respectifs, de plus en plus mobilisés sur ces thèmes, se rendent dans les classes, invités par les enseignants, pour défendre et faire comprendre leur métier. Ils le font dans le cadre de cette semaine mais aussi avant et après, dans une démarche devenue permanente. Notre adhérente Sandrine Chesnel en fait partie et s’en explique dans ce billet que l’Ajéduc a jugé utile et intéressant de répercuter.

« Quand j’ai commencé à aller rencontrer des élèves dans leur établissement scolaire pour parler de mon métier, il y a quelques années, ma principale motivation était de leur apporter ce qui m’avait manqué lorsque j’étais ado : des échanges avec des professionnels, et notamment des journalistes, pour les aider à se projeter dans leur vie d’adulte. Journaliste spécialisée en Société et en Education, j’y voyais aussi une géniale opportunité de rencontrer de jeunes lecteurs potentiels, et leurs enseignants, en dehors des temps de reportage.

C’est comme ça que je me suis retrouvée pour la première fois, il y a six ou sept ans, face à des élèves de CM2, dans une école de ma ville. La maîtresse avait tout organisé, les questions des enfants portaient sur le métier de journaliste, les horaires, les côtés positifs et négatifs… Un bain de bonne humeur et d’enthousiasme. Puis il y a eu les 3e d’un établissement d’élite, les secondes d’un lycée pro de grande banlieue, les 3e d’un collège lambda des Yvelines, etc…

Lorsque j’étais en poste en rédaction, jusqu’au Printemps dernier, ces rendez-vous se déroulaient sur mon temps libre. Cette année, de retour volontaire au journalisme indépendant, je me suis promis de profiter de ma liberté pour essayer de rencontrer davantage d’élèves et d’enseignants – je précise que ces rencontres ne sont évidemment pas rémunérées, et jusqu’à présent n’ont jamais été défrayées (même s’il peut m’arriver d’accepter une invitation à la cantine !).

Depuis janvier, je suis donc allée dans deux établissements, accueillie par une classe de secondes à Athis-Mons dans l’Essonne, et une classe de 3e à Mantes-La-Ville dans les Yvelines. Trois autres interventions sont prévues en mars, en banlieue parisienne, et aussi en Normandie. A chaque fois ou presque, je passe par Twitter: je lance un petit appel pour dire que je suis disponible, et les demandes arrivent – magique! Pour ne pas me limiter aux enseignants qui sont sur ce réseau, je suis aussi inscrite à la Réserve citoyenne, et bien sûr, sur Mediaéducation.fr.

Ces moments d’échanges sont toujours très riches pour moi, et aussi, je l’espère, pour les élèves et leurs enseignants. J’aime (j’adore !) ces moments de partage parce que c’est une occasion de réfléchir sur mon métier, ma pratique professionnelle, mais aussi mon engagement en tant que citoyenne. Car, on ne va pas se mentir, la nature des interrogations portées par les loulous a évolué, depuis trois ou quatre ans. Aux habituelles questions « vous avez déjà rencontré des personnes célèbres? », « vous gagnez combien ? », « vous avez quel bac ? » sont venues s’ajouter d’autres interrogations, plus pointues, voire accusatrices. La défiance que nous constatons de plus en plus, nous journalistes qui allons sur le terrain, mais aussi ceux d’entre nous qui prennent la peine de lire les commentaires sous les articles, elle est là aussi, dans ces jeunes cerveaux.

Florilège des remarques entendues lors des mes dernières interventions:

  • « Mais Madame, des fois, vous mentez dans vos articles, non ? »

  • « On sait bien que vous savez des choses mais que vous ne les dites pas ! »

  • « Est-ce que votre chef/le ministre/le propriétaire du journal/ peut vous imposer des sujets d’articles ? »

  • « Le problème, Madame, c’est que les journalistes veulent nous faire penser comme eux »

Alors je tente de répondre, au mieux, et en fonction de mon expérience professionnelle à L’Express, à L’Etudiant, ou ailleurs. J’essaie d’expliquer que, ‘non’, on ne ment pas dans nos articles pour faire plus intéressant, et que ‘non’, généralement, les rédacteurs en chef ne nous dictent pas le contenu de nos sujets, et que ‘oui’, parfois, un journaliste peut rapporter une information fausse, ‘oui’, c’est grave, mais ça ne relève pas d’un complot ourdi par les puissances de l’argent (ni par les illuminatis ou les reptiliens). Parfois, j’avoue, je m’énerve un peu trop. Par exemple quand un élève m’explique qu’il s’informe en regardant Cyril Hanouna et son émission Touche pas à mon poste, et que c’est bien suffisant. Grrr…

Parfois aussi, je sens bien que je n’arrive pas à convaincre. Je suis quadra, un peu blonde, j’ai un boulot dans lequel je m’éclate, et je sais que beaucoup des jeunes en face de moi s’imaginent qu’une fois nos deux heures de rendez-vous écoulées, je vais retourner dans mon appartement de luxe du 7e arrondissement, pour préparer des toasts au caviar à l’intention de mes amis avocats, politiques, et banquiers. Alors je leur raconte ma vie, je leur dis combien je gagne, en ne cachant pas les très bonnes années, ni les moins bonnes, je ne me prive pas non plus de leur préciser que j’habite en grande banlieue, que ma mère était « instit », mon père dépanneur de télés, et que je viens d’un « trou » normand, loin des sièges des grands médias nationaux. J’espère au passage leur démontrer que même sans relations, s’ils se bougent un minimum et écoutent leurs profs, ils peuvent eux aussi se faire une place au soleil. Souvent, je vois dans l’œil de l’un ou l’une un petit éclat, une qualité d’attention qui me font penser que j’ai peut-être fait mouche – ça suffit à éclairer ma journée.

PS : Si de plus en plus d’acteurs de l’éducation sont convaincus et très investis dans l’Education aux médias à destination de la jeunesse, rien n’est proposé aux adultes. Et pourtant, nombre de personnes très intégrées et tout à fait bien pourvues en neurones nourrissent une méfiance de plus en plus grande à l’égard des journalistes. Ce sont les mêmes qui partagent sans hésiter sur leur page Facebook fake news et délires complotistes. Je sais que certaines médiathèques organisent parfois ce type de rencontres, mais trop souvent autour de « stars » du journalisme. Or je crois que c’est plutôt dans la rencontre entre journalistes « de base » et citoyens que se trouve notre salut, et par ricochet, la survie de l’information de qualité. Je sais que nous avons mutuellement beaucoup à apprendre en échangeant hors du contexte contraint des reportages. Une possibilité pourrait être d’organiser dans les établissements scolaires des rencontres avec les parents…? N’hésitez pas à me contacter si vous êtes intéressé. 

Cet article a d’abord été publié sur le blog de Sandrine Chesnel « Le carnet de correspondance »

Le Medef et ses attentes en éducation : succès de la rencontre Ajéduc

A trois mois des présidentielles et alors que le Medef voit dans cette échéance « l’occasion de réformer en profondeur notre système éducatif », il était (et il reste) important à la fois de mieux connaître ses attentes et d’apprécier la façon dont elles peuvent être perçues par les différents acteurs de l’éducation. A l’invitation de l’Association des journalistes éducation (Ajéduc), une vingtaine de journalistes ont participé, le mardi 24 mars dans une salle du journal Le Monde à une rencontre avec l‘équipe éducation de l’organisation patronale.

Florence Poivey, présidente de la commission Education formation insertion du Medef, était accompagnée de Sandrine Javelaud, directrice de la mission Education et enseignement supérieur et Alain Druelles, directeur Education et formation. Ces trois responsables ont développé les principales propositions du Medef et répondu aux questionnements des journalistes éducation, qui – actualité oblige- ont également évoqué les mises en cause, venant de certains leaders patronaux, des enseignements de sciences économiques et sociales au lycée. Une petite vidéo a été prise de la dernière question posée, à la fin de la réunion, à Florence Poivey. La voici, en deux parties (nos compétences multimédia étant encore en cours d’acquisition, il convient de hausser le son pour bien entendre Florence Poivey).

Paul Devin (SNPI-FSU) : « Le rôle des inspecteurs ne peut se circonscrire à un prosélytisme en faveur d’une réforme »

devinLa question de l’Ajéduc à Paul Devin (secrétaire général du  SNPI-FSU (Syndicat national des personnels d’inspection):

Question: La contestation de la réforme des rythmes scolaires, puis de celle du collège, et maintenant l’éventualité de leur abrogation par une autre majorité, mettent les personnels d’inspection, chargés notamment de veiller à la bonne application des textes officiels, dans une drôle de situation. Comment peuvent-ils rester loyaux envers l’institution sans se renier publiquement dans un sens ou un autre ?


Paul Devin: Cette contradiction n’existe que si les oppositions entre les obligations de l’inspecteur et sa manière singulière de penser sont analysées comme un conflit nuisible à l’institution. Condorcet affirmait la nécessité conjointe d’une politique éducative votée par la représentation nationale et d’une indépendance politique de l’instruction. Il en résulte une tension nécessaire entre les obligations du fonctionnaire et son indépendance. Elle n’est pas un obstacle à la qualité du service public, mais la condition de l’action publique en démocratie.

a finalité de l’école, celle que la loi désormais lui assigne, c’est la démocratisation de la réussite scolaire. La loyauté de l’inspecteur, c’est de servir cet objectif d’intérêt général. Qui pourrait croire qu’il puisse y parvenir en vantant les mérites d’une réforme puis en la condamnant, au gré des changements politiques ? C’est pourquoi le rôle des inspecteurs ne peut se circonscrire à un prosélytisme en faveur d’une réforme.

Une telle conception ne se confond pas avec un exercice libéral de nos fonctions, ni avec une apologie de la désobéissance. C’est dans la réglementation nationale que se fonde l’autorité hiérarchique de l’inspecteur. Le grand paradoxe des évolutions actuelles, c’est que ceux qui résument la loyauté du cadre de service public à son obéissance sont souvent ceux qui veulent substituer aux conceptions classiques de l’encadrement de la fonction publique, une vision reposant sur le leadership managérial et l’habileté de ses éléments de langage.

Le simplisme avec lequel certains voudraient concevoir le pilotage de l’action publique en le résumant à l’application des réformes se heurte à la réalité complexe de l’enseignement. Il feint d’ignorer qu’une pratique enseignante mise en œuvre par les seuls effets de la coercition n’a aucune chance de produire les effets qu’elle vise, ni de garantir que l’école puisse mieux assumer sa tâche éducatrice. Aider les enseignants à penser les relations entre disciplines et interdisciplinarité suppose que l’IPR ou l’IEN ne soit pas réduit à la défense des enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI).

C’est seulement dans la complexité d’une relation dialectique entre la liberté pédagogique et l’intérêt général que peut se définir la loyauté du fonctionnaire. C’est la condition pour que, comme le dit Condorcet, l’instruction ne se consacre qu’à l’enseignement des vérités.

Propos recueillis par Luc Cédelle

Education : l’heure du Medef ?

Pour le Medef, « les élections présidentielles à venir doivent être l’occasion de réformer en profondeur notre système éducatif ». Selon sa formule, l’organisation patronale voudrait que, d’ici dix ans, « 100 % » des élèves soient « citoyens et employables » à la fin de leur scolarité. Comment y parvenir ? Avec quelles chances d’adhésion dans le monde éducatif ? Et quel relais dans les programmes des candidats ?

Pour en savoir plus, l’Ajeduc propose une rencontre avec Florence Poivey, présidente de la commission Education formation du Medef, et Sandrine Javelaud, directrice de la mission Education et enseignement supérieur,

au Journal Le Monde, 80 Bd Auguste-Blanqui 75013, métro Glacière ou Corvisart

Inscriptions : http://doodle.com/poll/rc8q3vyxxmyf5t8t

 


			

Quelle utilité des classements pour les écoles d’ingénieur ?

b_raquet-21 Bertrand Raquet, directeur de l’INSA Toulouse

Scrutés par les directions d’établissements, les classements ont un pouvoir paradoxal. Quelques chiffres flatteurs ou défavorables peuvent avantager ou nuire à la réputation d’une école durablement. Une réalité qui amène le Groupe INSA à se questionner sur la récolte des données et leur valorisation associée. Question de l’AJEduc à Bertrand Raquet, directeur de l’INSA Toulouse.

Quelle utilité des classements pour les écoles d’ingénieur ?

Ces classements ne sont pas un fait nouveau. Face aux sollicitations relatives aux différents palmarès, et compte tenu de sa configuration de groupe partageant un modèle d’enseignement et de recherche, une culture, le Groupe INSA (Instituts nationaux des sciences appliquées) a pris l’initiative en 2014 de travailler à l’homogénéité des réponses aux enquêtes préliminaires aux classements. Lire la suite