Danièle Manesse: « L’écriture inclusive ne divise pas entre droite et gauche »

La question de l’Ajéduc à Danièle Manesse*, professeure émérite de sciences du langage, université Sorbonne nouvelle Paris III

Crédit photo SNUipp-FSU

Question: Ce qu’on appelle « l’écriture inclusive » relève-t-il d’un combat féministe de gauche?

D. Manesse. Combat de gauche ? Ce ne fut ni celui de George Sand, de Louise Michel, de Simone de Beauvoir, ni d’Antoinette Fouque, à ma connaissance. Si être de gauche, c’est chercher à accroitre* les droits de ceux qui en sont privés, tout féminisme est de gauche. Mais je ne pense pas que les femmes gagnent quoi que ce soit à cet artifice de lettrés. L’écriture inclusive ne divise pas entre droite et gauche, et l’adhésion bruyante de certains milieux révèle surtout le conformisme politiquement correct et la peur d’être taxé de machisme. Au départ, il y a l’effet Knock, (« les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent ») : les femmes doivent prendre conscience de leur écrasement par les formes de la langue. La cause procède par intimidation, argument d’autorité, culpabilisation (« seul·es les partisan·es de la domination masculine devraient s’étouffer devant l’écriture inclusive »).

Les sociétés indo-européennes étaient patriarcales, leurs langues en portent des traces. Mais la grammaire, l’ordre de la langue, n’est pas le monde, la réalité concrète de la vie ; l’anglais ou le coréen ne sont pas plus « féministes » que le français parce qu’ils n’accordent pas en genre. L’Académie eut au XVIIè pour mission de stabiliser le français fleurissant en tout sens, et l’a fait avec les catégories de l’époque : comme notre nouveau clergé féministe de la langue, l’abbé Bouhours confondait la grammaire et le monde. Ce débat surchauffe les médias tétanisés et on confond des choses bien différentes :

– Une question de lexique, qui, en effet, relevait d’une censure machiste. Il est normal d’avoir des mots disponibles pour désigner les métiers et statut des femmes ; des textes officiels sont disponibles depuis 30 ans ! Rappelons que l’expression « invisibilité des femmes » a surgi sur ce thème des métiers. Nul doute que l’avocate acharnée à se faire appeler « madame l’avocat et cher confrère » dit quelque chose de son rapport au pouvoir.

– Une règle de grammaire qui prescrit que le « masculin l’emporte sur le féminin ». Ce n’est pas son sexisme qui la rend problématique mais son «invraisemblance » dans certains cas : « mes quatre cousines et leur père sont contents ? ». Il suffit de traiter au cas par cas, s’il y a conflit, en appeler à la variation possible, à la transgression exceptionnelle de la règle, comme on le fait à l’oral. Nul besoin de changer la règle générale mais améliorons sa formulation si on la juge agressive : le « genre dit masculin » neutralise au pluriel l’opposition entre les noms féminins et masculins…

– Le bouleversement de la chaine écrite, enfin, témoigne de l’ambition d’une caste lettrée à confisquer le bien commun : elle a le droit de chahuter la langue écrite ! L’unité de la langue écrite, c’est le mot ? Peu importe, elle charcute pour ses besoins son ordonnance à l’écrit et les mots disloqués brisent syntaxe et morphologie. Elle jubile à élargir la distance entre l’oral et l’écrit, à rendre la langue écrite impossible à oraliser. Si 20% de la population a une maitrise insuffisante de la langue écrite à 16 ans, cela ne la concerne pas, pas plus que les difficultés de l’enseignement de la lecture à plus d’un million d’enfants par an. Elle est au-dessus.

Propos recueillis par Luc Cédelle

  • Danièle Manesse est notamment coauteure (avec Danièle Cogis) de Orthographe, à qui la faute? (ESF, 2007) et a dirigé Le français en classes difficiles. Le collège entre langue et discours (ENS Lyon, 2003)
  • L’édition de ce texte, à la demande de Danièle Manesse, applique les recommandations de 1990
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Une réflexion sur “Danièle Manesse: « L’écriture inclusive ne divise pas entre droite et gauche »

  1. Un argument complémentaire (?): Il n’y a pas que des mots désignant des hommes et des femmes dans la langue; il y a aussi des noms communs. Dans la phrase « Les torchons et les serviettes ont été mélangés », l’accord au masculin exprime-t-il la plus grande « noblesse » des premiers sur les secondes, comme on n’arrête pas de nous l’expliquer en citant Beauzée? Et l’accord pour le coq et la poule, encore une règle différente? Cela en ferait donc trois à apprendre et à appliquer (deux seulement si on réduit les animaux à des choses, ce qui provoquerait bien entendu une indignation bien légitime chez les défenseurs des droits des animaux).

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