J.-P. Juilland : « L’école aura beaucoup de peine à compenser le manque de mixité urbanistique »

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Le 12 octobre, le réalisateur avait invité les membres de l’Ajéduc à une avant-première de son film à Paris. Dis Maîtresse ! n’est pas un documentaire sur la mixité, mais sur le travail des enseignants auprès des tout-petits et l’éveil de ces enfants au monde de l’éducation à l’école.

Ajéduc :  « Depuis les attentats du 13 novembre, un aspect de votre film prend encore plus d’importance – c’est d’ailleurs une phrase qui figure dans la bande annonce – : ‘Ils apprennent à vivre ensemble.’ Est-ce l’une des raisons qui vous ont incité à ne pas repousser la sortie en salles ?

Jean-Paul Julliand : Oui. Depuis ce qui s’est passé, le film a changé de statut. Au-delà de ses côtés humain et pédagogique sur le rôle de l’école, c’est devenu un film social et politique. Scolariser les enfants de moins de 3 ans des quartiers populaires est une graine, parmi des milliers d’autres, que l’on sème pour qu’un jour, peut-être, des événements comme ceux du 13 novembre ne se reproduisent plus. Bien sûr, ces graines, il faut les arroser. Des vents contraires peuvent venir les briser, les tordre, mais à travers son école, la France aura joué son rôle si on donne les moyens à ce type d’expérience d’exister et de continuer. En tout cas, j’espère que ce film aura assez d’écho pour qu’on réactive cette mesure dont on ne parle plus trop.

Ajéduc :  La diversité sociale au sein des classes est un facteur qui contribue au vivre-ensemble. Comment la rendre effective ?

J.-P. J. : C’est un facteur primordial, pour les tout-petits mais aussi pour les très grands ! Dans la classe que j’ai filmée, il y a une diversité sociale : certains parents sont artisans et ont un bon statut social, d’autres familles sont pauvres. Mais si l’on prend le critère de l’origine culturo-ethnique, ce sont presque tous des enfants de la décolonisation, plus des enfants turcs. Il y a très peu d’enfants issus du pays « colonisateur », comme je l’appelle. La vraie mixité sociale dans l’école reste à inventer. L’école aura beaucoup de peine à compenser le manque de mixité urbanistique, qui est la priorité à une échéance de 10-20 ans.

Il y a des solutions, mais il faudrait prendre pour cela des décisions politiques courageuses et volontaristes de mixité, au niveau de la carte scolaire, de mise en place de transports dédiés, etc. Un exemple mis en place aux États-Unis dans les années 1970 : le busing. Des cars scolaires venaient chercher des écoliers afro-américains pour les dispatcher dans les écoles des quartiers blancs. En France, pour l’instant, c’est le contraire : on a des bus qui permettent aux enfants plus favorisés (lorsqu’il y en a !) des quartiers populaires de s’enfuir vers d’autres collèges. L’enseignement privé, majoritairement catholique, joue d’ailleurs un rôle important dans cette fuite. Si on veut une réelle mixité sociale, il faut la traiter au sein de l’enseignement public, mais aussi au sein de l’enseignement privé. Ça, c’est le vrai pari.

Ajéduc : Dans le film, on entend à plusieurs reprises la maîtresse – qui est aussi votre fille – se remettre en question, douter, échanger avec ses collègues. Pensez-vous que les enseignants soient suffisamment formés tout au long de leur carrière ?

J.-P. J. : Très clairement, non. Les enseignants ont actuellement 3 mois et demi de formation professionnelle, c’est un scandale ! Et on sait ce qu’il faudrait faire. Je l’ai raconté dans un précédent film qui s’appelait Enseigner peut s’apprendre, photographie de ce qui était en place vers 2007-2008 à l’UFR Staps de l’université de Lyon 1. Il faut maintenir une formation professionnelle sur la durée, et injecter dès la licence des éléments sur comment on apprend, et donc sur comment il faudrait enseigner. Faire de l’acte d’enseigner un objet d’enseignement est une façon de se cultiver. Pour beaucoup, enseigner c’est empiler des connaissances, ou remplacer une connaissance existante par une nouvelle. Or, enseigner, ce n’est pas ça. C’est déconstruire pour reconstruire. Il faut déconnecter des circuits neuronaux branchés d’une certaine façon, et les reconnecter autrement. Il faut que l’enseignant soit formé à cela pour être mieux à même d’aider les élèves.

Propos recueillis par Natacha Lefauconnier

Jean-Paul Julliand, professeur à la retraite et réalisateur, a suivi pendant une année scolaire une classe d’enfants de moins de trois ans à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise. Son documentaire Dis Maîtresse ! sort dans une quinzaine de salles de cinéma mercredi 25 novembre 2015. Durée : 1h16.

La bande-annonce du film

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