Emmanuel Davidenkoff : « On ne parle pas assez de l’enseignement professionnel »

Suite de notre série d’entretiens sur la manière dont les questions d’éducation sont traitées par les médias, lancée à l’occasion du colloque organisé par les Cahiers pédagogiques le 30 octobre 2012.

©Emmanuel Davidenkoff.

Rencontre avec Emmanuel Davidenkoff. Directeur de la rédaction de L’Etudiant, il tient également une chronique sur France Info consacrée aux questions d’éducation et est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

Ajéduc : Parle-t-on vraiment assez des questions d’éducation dans les médias ?

Emmanuel Davidenkoff : « Globalement, c’est difficile à dire. Mais s’il y a un média où ce n’est pas assez, et pas assez bien, c’est la télévision. Attention, ce n’est pas un problème de compétence des journalistes dans les rédactions. Mais il manque un grand rendez-vous sur l’éducation, type magazine, avec des sujets longs et des efforts de décryptage, comme cela existe sur l’économie ou les médias. Il y a bien des projets en cours, mais ils ne trouvent pas preneurs. Les producteurs n’arrivent pas à imposer ce genre d’émission car on leur répond systématiquement que ça ne fait pas d’audience. En septembre, France 3 a diffusé un très bon documentaire sur un internat de Montpellier, « Le pensionnat de l’espoir ». Poser des caméras un an ou deux dans un endroit et scruter les évolutions quotidiennes, c’est génial, il n’y a que la télévision qui peut faire ça. Mais ce documentaire n’a pas pour autant fait un carton d’audience.

Pourtant, il y aurait bien besoin d’un magazine régulier. En effet les représentations que l’on se fait de l’éducation et les querelles idéologiques pèsent tellement en France que l’on présente souvent peu ou mal les faits et on passe tout de suite à l’étape du débat. Je donne un exemple : plusieurs médias étrangers m’ont appelé coup sur coup pour en savoir plus sur la question des devoirs à la maison. Mais où sont les données sur ce sujet, sur les effets des devoirs faits ou non à la maison ? On ne sait pas vraiment de quoi on parle. En France, un certain nombre de débats ne sont pas suffisamment éclairés. L’éducation s’abstrait des règles qu’on utilise pour tous les autres domaines. »

Ajéduc : Y a-t-il des questions, des sujets relatifs à l’éducation qui vous semblent particulièrement mal traités par les médias ?

E. Davidenkoff : « L’enseignement professionnel, et, dans une moindre mesure, l’apprentissage. Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part, les journalistes ont dans leur immense majorité été scolarisés en lycée d’enseignement général, pas en lycée professionnel, et leurs enfants sont aussi scolarisés en lycée général. Ensuite, on écrit pour ses lecteurs et, malheureusement, les parents qui ont de quoi acheter la presse sont moins souvent ceux qui ont des enfants en lycée pro. Et puis il y a du parisianisme, car les lycées professionnels à Paris ne représentent que 15% des effectifs de la capitale, ce qui est très peu comparé au reste du pays. D’ailleurs la presse quotidienne départementale et régionale, elle, parle davantage de l’enseignement professionnel. Et c’est pourquoi aussi on lit fréquemment dans la presse parisienne qu’il faut le revaloriser. Mais dans de nombreuses régions du pays, il n’est pas dévalorisé !

Quand j’ai débuté il y a vingt ans à L’Etudiant, on était un certain nombre de journalistes à râler car on trouvait que le journal, en parlant peu de l’enseignement professionnel, reflétait mal la diversité des parcours. Mais on nous répondait que ce n’était pas notre lectorat. Vingt ans plus tard, avec Internet, la donne a complètement changé : même si on part du principe que la presse papier n’est pas lue par les élèves de l’enseignement professionnel et leurs parents, en revanche internet l’est, y compris sur les smartphones ! Et aujourd’hui, il y a un journaliste à temps plein pour parler du lycée pro sur les sites Internet de L’Etudiant. »

Quelles évolutions avez-vous perçues ces dernières années ?

« Ce qui a changé, c’est la prise de parole des professeurs, matérialisée par le succès du Café pédagogique et par plusieurs blogs. Je pense notamment au blog de Jean-Pierre Brighelli, ou encore à celui que Mara Goyet vient de commencer sur le site du monde.fr. Via ces sites, la galaxie enseignante influe plus qu’avant et plus directement sur le débat éducatif. Auparavant, les voix des enseignants étaient relayées principalement par les syndicats et, dans une moindre mesure, par les revues pédagogiques. Depuis quelques années, on assiste à la prise en charge par le milieu enseignant de sa propre information. »

Propos recueillis par Emmanuel Defouloy

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